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La marche des salopes, un sacré bordel

mai 29, 2011

« En jupe ou en burka, mon corps c’est mon droit », annonce la pancarte de début de cortège. Des voix féminines et masculines l’entonnent en cœur. Ecritures noires sur fond rose. Derrière elle, une centaine de personnes déambulent ce dimanche 22 mai. Départ place de la Bastille à 14 heures. Dans le cortège, beaucoup de jeunes femmes sont habillées très sexy : les minis shorts côtoient les bas résilles, les décolletés pigeonnants et les talons aiguilles. Rien à voir avec la manifestation contre le sexisme d’Osez le féminisme, La Barbe et Paroles de femmes. Ici, c’est la « marche des salopes » organisée par Etudions gaiment, une association féministe et LGBT de l’université de Nanterre, Ladyfest, un collectif qui organise des festivals féministes et lesbiens, et Scalp, un groupe libertaire antisexiste.

La marche des salopes à Paris. Nathou est au mégaphone. Par Pierre Morel.

La marche des salopes à Paris. Nathou est au mégaphone. Par Pierre Morel.

Un jeune homme, très mince et peinturluré, squatte le mégaphone. Nathou – « c’est mon surnom de sex-worker » – est l’un des initiateurs du mouvement. « On a voulu faire la même chose qu’à Toronto et que dans les pays anglo-saxons. Fallait réagir tout de suite pour ne pas rater le coche. On demande que les femmes puissent s’habiller comme elles veulent dans la rue, sans être agressées verbalement ou physiquement ». Louable. Difficilement contestable. Mais Nathou, pourquoi tu scandes ces slogans, toi, tu ne portes pas la jupe ou la burka ? « Euh non, c’est pour ça que je fais passer le mégaphone… » Estelle, 24 ans, étudiante en doctorat de lettres et dans les troupes d’Etudions gaiment depuis 1997, nous interrompe sans excès de politesse. Son discours est un peu plus travaillé, son look très prononcé est intriguant. « Pourtant, je m’habille presque tous les jours comme ça. On a un peu forcé le trait volontairement dans un souci de visibilité pour que la manifestation soit médiatisée, visible pour les passants. Pourquoi on s’habille comme ça ? Pas parce que la société attend ça de nous, non, parce qu’on en a envie ». Du haut de ses stilettos, elle apprécie cette opportunité de jouer le porte-parole et se lâche : « Marre des mecs qui te tiennent la jambe en te lançant des ‘t’es charmante !’ Le pire c’est qu’il y a des hommes qui, benoitement, pensent qu’on apprécie ce genre de remarques. On combat les comportements sexuellement agressifs, précise la jeune fille de Mantes-la-Jolie. Puis l’appropriation d’un corps, c’est quelque chose à gagner ». Le fond est évidemment louable, mais la forme est bourrée d’amalgames.

Estelle, doctorante en lettres, milite pour s'habiller comme elle veut. Par Pierre Morel.

Estelle, doctorante en lettres, milite pour s'habiller comme elle veut. Par Pierre Morel.

 Laissez-moi m’habiller comme je veux

Ces jeunes femmes reprennent les maladresses qui ont fait la mauvaise image du MLF ou des Gouines Rouges dans les années 70. Des slogans sur la base d’un humour trash. « Laissez-moi m’habiller comme je veux, dites aux hommes de remballer leurs queues » (air connu), chantent les manifestantes à tue-tête. « La rue est pleine de DSKs », dénonce une pancarte exagérée. D’autres rigolent sur : « Première, deuxième, troisième aspiration, nous sommes toutes des putains avortées ». L’une d’entre ose même : « Si je peux marcher avec des talons, je peux te les mettre dans les couilles ». Avant de se rendre compte que ça ne sonne pas très juste… Les slogans, les propos, les pancartes flirtent plusieurs fois avec le discours anti-mecs. Des propos qui choquent vraiment les passants. « C’est quoi ? Ah, les féministes, elles ont pas l’air franchement sérieuses ». Ce moyen de faire passer le message semble contre-productif en 2011.

Un peu parano, non ? Par Pierre Morel.

Un peu parano, non ? Par Pierre Morel.

Les influences canadiennes et anglaises

Au centre du défilé, deux jeunes filles discrètes, vêtues de petites robes à fleurs attirent le regard. Kate, 26 ans, et Tabitha, 21 ans sont deux des petites Anglaises. « On a lu dans la presse qu’il y avait des manifestations comme celle-là en Angleterre et aux Etats-Unis. Puis on appris qu’il y allait en avoir une à Paris, on s’est dit qu’il fallait venir. Surtout que je me suis beaucoup faite emmerdée dans les rues à Paris le soir, bien plus qu’en Angleterre. La semaine dernière, je marchais au bord de la Seine et une bande d’hommes s’est approchée, a commencé à me toucher. Heureusement, j’étais avec un ami… » Serait-ce une différence culturelle ? C’est évident pour Kristen, une Australienne de 30 ans : « Depuis que je suis à Paris, je sens que le regard des gens a changé sur les tenues très sexy que je mets. En France, non seulement ça craint, mais en plus on me prend parfois pour une pute. Du coup, quand je sors il m’arrive de mettre une robe sage par dessus l’autre. Kristen brandit fièrement une pancarte familière : « Ne dites pas aux femmes comment s’habiller, dites-leur de ne pas violer ». C’est le slogan de la première « slutwalk » organisée au Canada il y a quelques semaines. « Une femme a été violée et un policier a répondu : si vous ne voulez pas être violée, ne vous habillez pas comme une salope. Ca m’a choquée ! ». Des origines que les organisateurs principaux du rassemblement semblent avoir oublié. Mais ces jeunes étrangères, plus au courant, disent être venues ici parce qu’elles ne pouvaient pas « faire » la manifestation dans leur pays.

"...dites aux hommes de ne pas violer", rappelle Kristen, l'Australienne. Par Pierre Morel.

"...dites aux hommes de ne pas violer", rappelle Kristen, l'Australienne. Par Pierre Morel.

Une histoire de linge sale

Le parcours continue par la place de la République où les filles tentent un sit-in, loin d’être improvisé. Quelques mètres plus loin, le cortège fait une pause devant le centre LGBT de Paris Ile-de-France. Les injures et slogans sifflent contre la directrice. Pourquoi ? « C’est une grosse putophobe », répond une manifestante. Traduction : sa position sur la prostitution est abolitionniste, elle s’oppose à la légalisation. Voilà donc des lesbiennes et gays pro-sex qui lavent leur linge sale en public. Au cœur d’une manifestation dont le mot d’ordre officiel est tout autre. Les Australiennes, Canadiennes et autres étrangères présentes ne comprennent rien. Elle jettent des regards interloqués et attendent que ça passe.

Les ingrédients d’un rassemblement efficace sont-ils réunis ? Pas sûr vu le petit nombre de manifestant(e)s. « Déjà, elles ont commencé leur communication bien trop tard, » pense Lubna, 21 ans, militante du collectif féministe de l’université Paris 3. « Moi je suis là parce que je suis de toutes les manifs féministes ». Mais elle ne connaît pas avec précision la réflexion des organisateurs. Juste, bon, qu’elle a « le droit de s’habiller comme elle veut », « d’être bonne » si elle le veut.

"Bonne si je veux!" Par Pierre Morel.

"Bonne si je veux!" Par Pierre Morel.

Autre obstacle au rassemblement, les organisatrices ont tenu à mettre dans leur appel à la mobilisation – un « évènement » Facebook envoyé deux semaines avant – une phrase défendant la prostitution. Un obstacle pour Caroline de Haas, porte-parole d’Osez le féminisme et organisatrice de la manifestation concurrente :

« On ne les a pas rejointes à cause de ça. Ce sont des réglementaristes (elles défendent la légalisation de la prostitution, ndlr) et soutiennent le port de la burka . Sur le principe, on aurait pu manifester avec elles mais dans ces conditions, non. Sans compter qu’elles n’ont prévenu aucune association féministe, hors collectifs étudiants. Ni nous, ni même le Planning familial. On a découvert ça sur Facebook ».

Diviser au lieu de rassembler en mélangeant les genres. C’est le choix qu’on fait les organisatrices de la « marche des salopes ». Contestable et contesté.

Par Pierre Morel.

Par Pierre Morel.

Léa Lejeune

Photos : Pierre Morel http://www.pierremorel.net/

On a essayé de le publier (avec retouches) dans la presse féminine. C’est pourquoi il a une semaine de retard.

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